L'U.B.F., la vie, la mort et la conscience.

A vouloir calquer sur le bouddhisme le schéma des Eglises chrétiennes, organes décisionnaires du dogme, l'Etat français n'a t'il pas contribué à créer l'embryon d'une institution de même nature que celles-ci ? Cette structure se verrait ainsi investie d'une autorité pour parler au nom de tous les bouddhistes de France, alors que le bouddhisme, à la différence de l’Eglise catholique, est fondé sur des pratiques et non sur le dogme. On peut se poser la question à la lecture du communiqué émanant de l’Union Bouddhiste de France et publié dans le cadre du débat de 2013 sur l’euthanasie1. Exposer des notions concernant la vie, la mort et la conscience à partir du Dhamma du Bouddha n'est certes pas tâche aisée. Si les auteurs de ce communiqué font preuve de prudence en reconnaissant la pluralité des points de vue sur ces sujets, n'auraient-ils cependant pas fait montre d'une insuffisance de discernement dans l'énoncé de certaines affirmations, quittes à faire passer celles-ci pour des vérités définitives ? 

Une déclaration consensuelle peut-elle cacher un dogme?

Après avoir rappelé dans son communiqué que toutes les traditions bouddhistes "se rejoignent sur le fait qu’il ne faut pas ôter volontairement la vie d’un être vivant et à plus forte raison, d’un être humain", l'Union Bouddhiste de France déclare que « Dans sa dimension conventionnelle, chaque existence, chaque être vivant, naît et meurt, apparaît et disparaît, se forme et se déforme. Chaque tradition bouddhiste pourra avoir ses propres critères de début et de fin et prendra comme principal critère le moment probable de l’apparition et la disparition d’une conscience propre à chaque être. Il n’y a pas une position commune à toutes les traditions bouddhistes sur ce sujet

Le communiqué, très consensuel, laisse entendre par la façon avec laquelle il a été formulé que chaque être aurait "une conscience propre". Et que celle-ci, apparaissant à un moment incertain au début de la vie du corps, disparaîtrait à la fin de celle-ci dans un délai aussi incertain. Faut-il comprendre qu'une entité distincte, la "conscience", serait unie temporairement à une structure psychocorporelle  soumise au changement -un "être"- et ce, de façon non simultanée à l'apparition et à la disparition de cette structure ? Si tel en était le sens, cette position doctrinale constituerait, au regard des tenants de la tradition primitive, un point d'absence d'accord, et, disons-le, de total désaccord. Car, selon le Sutta Pitaka et l'Abhidhamma Pitaka, il ne peut être trouvé, au niveau de la réalité ultime, de qualité de permanence ni à une conscience ni à un "être" en tant que tel, et donc personne pour recevoir, posséder et être dépossédé d'une "conscience propre" durant la durée de vie du corps.

"Le Vivant dans sa dimension absolue s’inscrit dans une succession continuelle de changements et de transformations.": doit-on déduire de cette affirmation que la vision de "la dimension absolue du Vivant" se réduit pour le bouddhisme à la formule du chimiste Lavoisier - "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme"? Si c'était le cas, cette déclaration ne serait pas en conformité avec l'enseignement originel du Bouddha sur les trois caractéristiques de l'existence, anattā -non substantialité-, anicca -discontinuité (impermanence)- et dukkha -douleur, mal-être, etc. Le fait de traduire "anicca" par "changement et transformation" laisse entendre qu'un phénomène physique ou mental, ou pire, un "moi", va passer d'un état à un autre. Le mot "impermanence" même, très utilisé pour traduire "anicca", est le plus souvent synonyme d'instabilité, d'altération, de conversion, d'évolution, de modification. On aboutit ainsi à des contresens désastreux des termes pāli de l'enseignement primitif. Le vocable "anicca" n'a nullement valeur de transformation ou de changement, mais plus exactement de série d'apparitions et disparitions successives, donc de ruptures et d'absence de continuité. Chaque phénomène mental associé à un acte volontaire crée une condition qui, associée à d'autres conditions, va faire apparaître un nouveau phénomène, qui lui même constituera une autre condition, sans fin. Ainsi que se perpétue le samsāra, le cycle des renaissances.

Le sens de viññāa, la conscience.

Dans les textes du bouddhisme primitif, le terme de "conscience" -viññāa- possède une signification toute particulière. Par exemple, le Bouddha explique la conscience visuelle - cakkhu viññāa - en ces termes: " La conscience (visuelle) ne passe pas à l'oreille, etc. ... et ne devient pas conscience auditive, et ainsi de suite2". Ce passage nie catégoriquement la possibilité de changements ou de transformations des phénomènes physiques et mentaux. Dans le flux incessant des contacts sensoriels apparaît une conscience liée à un objet des six sens, appelée conscience visuelle si l'objet est capté par l'œil, ou conscience auditive si l'objet est capté par l'oreille, idem pour une conscience tactile, gustative, olfactive ou mentale. Pour son apparition, chaque conscience est soumise à des conditions et, ces conditions ayant cessé d'exister, cette conscience disparaît. Puis une autre conscience apparaît selon les conditions, disparaît à son tour. Ce jeu d'apparitions et de disparitions de consciences a lieu sans cesse, à chaque instant, avec une extrême rapidité.

Si l'apparition et la disparition d'une conscience dépend de l'existence d'un objet des sens, cela nécessite donc pour cela l'existence d'un organe des sens: les textes originels affirment qu'il ne peut y avoir de conscience, ou plutôt de "groupe de consciences" - viññāa khandha - en l'absence de corporéité - rūpa khandha - et des trois autres "groupes", celui des perceptions -saññā khandha -, des sensations - vedanā khandha - et des formations mentales -saṇkhāra khandha. Les cinq groupes se conditionnent simultanément et, de ce fait, apparaissent simultanément en tant que processus dans la matrice lors de la conception, et disparaissent donc simultanément à la mort. Et les textes insistent sur le fait qu'en dehors de ces groupes, appelés le plus souvent "groupes d'attachement" - upādāna khandha - et qui regroupent la totalité des phénomènes physiques et mentaux de l'existence, il n'existe rien d'autre.

Précédant l'instant de la mort, une "conscience de la mort" - citta cuti - se manifeste momentanément. La mort est définie en médecine par l'arrêt irrémédiable des activités du cerveau, du cœur et des poumons, ce qui correspond à la disparition de la faculté vitale associée à la corporéité. La mort corporelle serait-elle la fin de tout? Non, hélas, nous dit le Bouddha, et pour notre malheur. L'énergie de la soif du désir, la volonté de devenir, et les actions volontaires -kamma- accomplies du fait des naissances passées vont conditionner, à partir du "courant sous-jacent formant la condition d'être" - bhavanga-sota -, l'apparition d'une sorte particulière de conscience, éphémère elle aussi, à l'instant de la fécondation. Cette conscience va elle-même immédiatement conditionner dans la matrice le déclenchement du processus du quintuple groupe d'attachement - upādāna khandha, et donc de dukkha. En réalité, s’il n'y a pas de rupture, c’est bien dans la série des apparitions et disparitions des cinq kandha, à savoir l'esprit -nāma- et la corporéité -rūpa. Et cela va continuer...jusqu'au Nibbāna! Mais, insiste le Bouddha, c'est maintenant que se manifeste dukkha, c'est donc maintenant qu'il importe de travailler à faire cesser dukkha, davantage que de se préoccuper de ce qui se passera après notre mort.

Or, précisément, selon l'Abhidhamma, ce "courant sous-jacent formant la condition d'être" -bhavanga-sota - coule pendant la vie, conditionnant chaque conscience, y compris durant notre sommeil. Des scientifiques et des médecins ont aujourd'hui une approche du vivant sous l'angle de ce "courant". Pim Van Lommel, médecin spécialiste des EMI, parlant de la conscience déclare que "Celle-ci est en dehors de notre espace-temps." Philippe Guillemant, physicien et expert en intelligence artificielle, confirme: "Les être vivants savent puiser des informations directement dans le vide quantique, un champ d'information incommensurablement plus vaste que notre réalité. Ils sont même les créateurs de leur propre réalité depuis ce champ de potentiels." Et d'ajouter: "Nous comprenons maintenant avec les travaux de Roger Penrose et Stuart Hameloff que la cohérence qui caractérise le vivant provient d'un système d'information en dehors de notre espace-temps, auquel la conscience nous connecte3." Ce « nous » sous-entend un présupposé, à savoir une entité distincte de la conscience, en totale contradiction avec la notion de "anatta". Mais force est de constater que ces théories de scientifiques donnent du crédit à la notion de "courant sous-jacent formant la condition d'être" des enseignements bouddhiques anciens.

Radicale est la définition d'un être vivant dans ce passage du Visuddi-Magga: "Au sens absolu, les êtres n'ont qu'un très court laps de temps à vivre, la vie ne durant qu'aussi longtemps que dure un seul moment de conscience.../... Aussitôt que ce moment de conscience cesse, l'être cesse également".

Il est vrai, cette déclaration de l'U.B.F. n'a rien de dogmatique, et ne proclame aucune vérité urbi-et-orbi à laquelle tout bouddhiste serait tenu d'adhérer. Mais, ce texte émanant d'une institution officielle, combien de lecteurs n'auront-ils pas enregistré, sans l'avoir soumise à la critique, la croyance que, subsistant à toutes les transformations, il existe une conscience propre dont ils sont titulaires ou propriétaires? Et, de surcroît, que cette croyance est partagée par l'ensemble des écoles bouddhistes? Il n'était donc pas superflu de rappeler que toute croyance en une substance propre, quelle qu'elle soit, et peu importe le nom qu'on lui donne, est, selon le Bouddha, la conséquence de l'ignorance de ce que nous sommes en réalité, cause de la soif du devenir et par conséquent, de dukkha.

La voie de la purification.

Pour nous aider à y voir un peu plus clair, voici copie d’une définition du bouddhisme par le Dr Rewata Dhamma4 qui nous semble juste :

« A strictement parler, le bouddhisme n’est pas une religion au sens habituel du terme. C’est un chemin de purification ouvert à tous sans distinction. Le Bouddha n’est ni un sauveur, ni un prophète, ni un dieu. Il n’est pas nécessaire de croire personnellement en le Bouddha pour atteindre le salut. Le Bouddha enseigna par compassion pour tous les êtres. Il enseigna que le désir, la colère, l’ignorance, sont des dispositions mentales latentes dans l’esprit humain. A cause du désir, de la colère et de l’ignorance, on commet des actes non-vertueux. Si l’esprit est pur, influencé par l’amour (mettā), la compassion (karuṇā) et la sagesse (paññā), les actes aussi sont purs et vertueux.

Ne pas faire le moindre mal,

cultiver le bien,

purifier son esprit ;

tel est l’enseignement des bouddhas.5

Le Bouddha soulignait que la première chose que nous devons faire est de chercher la lumière pour dissiper l’obscurité de l’ignorance, qui alimente le feu de l’envie et de la haine.

Qu’est le rire, qu’est la joie, quand le monde reste en feu ?

Plongés dans l’obscurité, ne chercheriez-vous pas la lumière ? »6

La déclaration de l'U.B.F. laisse entendre que toutes les écoles se réclamant du Dhamma du Bouddha s'accordent pour dire qu'en matière de moralité, c'est l'intention qui fait la qualité favorable ou défavorable de l'acte - du kamma. Ceci est en conformité avec les textes originels. Alors, pourquoi, en matière de Connaissance, ne pas revenir tout simplement au texte de base du Premier Enseignement, le discours du Parc des Gazelles sur les Quatre Nobles Vérités, le Dhammaccakasutta? Ce texte fondamental nous exhorte à pratiquer l’Octuple Sentier pour parvenir à la Libération.

La Moralité juste une fois établie à force d'efforts, la Concentration juste et l'Attention juste peuvent être réalisées. Et le "seul" chemin - ekayano maggo - pour y parvenir, selon les paroles du Bouddha : "ce sont les quatre sortes d'Etablissement de l'Attention", Satipaṭṭhāna7. Cette méthode, très simple et directe, prend pour objets d'attention le corps, les sensations, les états d'esprit et les objets mentaux (voir la page Pleine-conscience-et-Vipassana). Le résultat de cette pratique est la manifestation de Vipassanā, la Vision pénétrante de la réalité d'anatta-anicca-dukkha, et la réalisation de Nibbāna, la fin de l’ignorance et, donc, la fin de dukkha.

1 Communiqué de l'U.B.F. du 19 octobre 2013 - Les limites du vivant L’euthanasie et la fin de vie.

2 Majjhima nikāyaṭṭhakathā, Papañcasudani.

3 Respectivement mathématicien et physicien. Livre "Les ombres de l'esprit", R. Penrose - InterEditions.

4 Extrait de Le premier enseignement du Bouddha – Le sermon de Bénarès – Ed. Claire Lumière.

5 Dhammapada Verset 185

6 Dhammapada Verset 146

7 Mahāsatipaṭṭhānasutta.

Livres sur l'enseignement du Bouddha dans la tradition ancienne du Theravada:

  • Le premier enseignement du Bouddha – Le sermon de Bénarès – Dr Rewata Dhamma -  Ed. Claire Lumière.
  • L'enseignement du Bouddha d'après les textes les plus anciens - Walpola Rahula - Ed. du Seuil.
  • Vocabulaire pali-français des termes bouddhiques - Nyanatiloka - Ed. Adyar
  • Les huit marches vers le bonheur - Bhante Henepola Gunaratana - Ed. Albin Michel
  • La méditation Vipassana selon la tradition birmane- Vénérable Chanmyay Sayadaw Ashin Janakābhivaṁsa - Edité par le Centre bouddhique Le Refuge 13510 Eguilles.

Rédigé par Christian Galliou

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