DUKKHA le mal-être selon le BOUDDHA

Publié le 12 Décembre 2014

"Le capitalisme organise la rareté, le besoin et la frustration. Les générations passent, s'"enrichissent" (accumulent des objets et des déchets), mais leur frustration, leur peur de l'avenir et du manque ne paraît pas diminuer." Bernard Maris, économiste.

"Le Grand Médecin", c’est ainsi qu’est parfois nommé le Bouddha. Dans le premier sermon qu'il fait après son éveil, tel un praticien devant son malade, le Bouddha pose le diagnostic du mal (dukkha), son origine, sa guérison et son remède. Le sens de dukkha, terme pali traduit le plus fréquemment par souffrance, douleur, mal-être, insatisfaction, maladie, est exposé dans la Première Noble Vérité du Bouddha. Pour une meilleure compréhension, les textes traditionnels ont divisé dukkha en trois aspects, du plus évident au plus subtil. Le troisième aspect inclut les deux premiers et à la fois nous éclaire sur ceux-ci, faisant du dhamma du Bouddha une voie de guérison exceptionnelle.

Les trois formes de dukkha :

  1. Dukkha-dukkha : la souffrance ordinaire.
  2. Vipariṇāma-dukkha : la souffrance produite par la fin des choses.
  3.  Saṇkhāra-dukkha : la souffrance due à l’état conditionné.

 

1-Dukkha-dukkha : la souffrance ordinaire.

  Elle est constituée par toute forme de sensation déplaisante physique ou mentale communément reconnue comme souffrance :

  • Naissance, vieillesse, maladie, mort.
  • Douleur, lamentations, détresse, anxiété.
  • Etre en contact avec ce qui nous déplaît et être séparé de ce qui nous plaît.
  • Eloignement et coupure d’avec des êtres aimés.
  • Ne pas obtenir ce que l’on désire.

 

2-Vipariāma-dukkha : la souffrance produite par la fin des choses.

Des sentiments heureux aux conditions de vie plaisantes, des plus grandes sensations agréables aux états de bien-être, tout phénomène contient la graine de la souffrance du fait de sa durée inéluctablement limitée.

Le Bouddha reconnaît deux types de bien-être (sukkha) : d’une part le bien-être ordinaire, qu’il oppose à la souffrance ordinaire (dukkha-dukkha), lié par exemple à la vie de famille ou à la vie solitaire, au plaisir des sens ou à son renoncement, à l’attachement ou au détachement, intéressé ou désintéressé etc.  et, d’autre part, le bien-être lié aux états spirituels appelés "états d’absorption", jhāna en pali, dhyâna en sanscrit. Ces jhāna, qu’ils soient exempts de douleur au sens ordinaire, emplis d’un bonheur sans mélange (pīti) ou qu’ils soient libérés de toute sensation agréable ou désagréable, sont considérés également comme vipariāma-dukkha, souffrance due à l’impermanence, car limités dans leur durée.  

 

3-Saṇkhāra-dukkha : la souffrance en tant qu’état conditionné :

C'est l’aspect le plus subtil et le plus important de la Première Noble Vérité et qui constitue la particularité de l’enseignement du  Bouddha. Cet aspect inclut les deux autres en expliquant que la cause de toute manifestation de dukkha est l’ignorance de notre véritable réalité et l’illusion qu’un être existe en tant que "moi" et que toute formation mentale ou corporelle est "à moi" (upādāna). Cette illusion entraîne la "soif du désir" (taṇhā) de saisir les composants de notre corps, alors que ceux-ci ne sont en réalité que des forces ou énergies soumises à un processus d’apparitions et disparitions perpétuelles, cause de dukkha pour l’être ignorant. "Quoiqu’il existe de corporéité, de sensations, de perceptions, de formations mentales et de conscience…/…on devrait le comprendre avec la réalité et l’intelligence véritable : "Ceci ne m’appartient pas, je ne suis pas ceci, ceci n’est pas mon ego." Saṁyutta-Nikaya XXI

"La conscience du soi comprend la façon dont le cerveau se représente le corps, mais aussi le «soi»: la reconstruction cohérente de mes décisions et de mes pensées." Stanislas Dehaene, neuroscientifique.  Pour visionner la video cliquer ICI

Les sutta regroupent ces composants ou formations d’existence sous l’appellation "groupes d’attachement ou de saisie" (Pañcupādānakkhandhā) qu’ils divisent en cinq catégories totalement conditionnées les unes par les autres. Ce quintuple groupe est fondamentalement inséparable et concomitant, et rien d’autre n’existe en dehors ou au-delà de celui-ci : "Il est impossible à quiconque d’expliquer la disparition d’une existence et l’apparition dans une nouvelle existence, ou l’accroissement, l’augmentation et le développement de la conscience indépendamment de la corporéité, de la sensation, de la perception et des formations mentales." Majjhima-Nikāya 48

Cette présentation du corps en cinq groupes se divise en deux catégories : la matière ou corporéité (rūpa ou rūpa-kāya §1 ci-après) et l’esprit (nāma ou nāma-kāya  §2,  §3,  §4,  §5  ci-après). En bref, ce corps, ce quintuple groupe qui, à partir du point de vue erroné d’une existence de "moi" et de "à moi" est considéré comme un objet d’appropriation, c'est cela dukkhā. (Saṅkhittena Pañcupādānakkhandhā Dukkhā) *. Et voici quels sont ces cinq groupes, vus comme objets d’appropriation:

 

1-Le groupe de la matière vue comme objet d’appropriation (Rūpūpādānakkhandhā ou rūpa-kkhandha) :     

Ce groupe comprend tout phénomène matériel ainsi que les contacts des phénomènes matériels entre eux. Ces phénomènes physiques temporaires, éléments premiers (dhātu) et leurs dérivés (upādā-rūpa), sont désignés par rūpa. Les quatre autres groupes désignent l’aspect spirituel du corps, l’esprit, nāma.

A) La corporéité non-dérivée (dhātu) : quatre éléments physiques, qualités premières de la matière: mouvement (air), chaleur (feu), cohésion/fluidité  (eau), dureté/solidité/lourdeur/douceur (terre). Ces éléments sont associés au sens du toucher.

B) La corporéité dérivée (upādā-rūpa) : ce sont les cinq organes physiques des sens (oeil, oreille, langue, nez, corps) et les objets physiques associés : forme visible, son, goût, odeur, (les objets tangibles sont déjà cités dans la corporéité non-dérivée (voir ci-dessus). A ces neuf phénomènes secondaires s'ajoutent quinze autres: sexe féminin, sexe masculin, base physique de l'esprit, expression corporelle, expression verbale, espace (cavités), vitalité, légèreté, malléabilité et agilité physiques, croissance, durée, déclin, impermanence, aliment. Soit un total de vingt-quatre phénomènes constituant la corporéité dérivée des quatre éléments (dhātu)

L’organe mental, ou base physique de l’esprit (mano āyatana), est donc compté au même titre que les autres dérivés, les objets associés n'étant pas physiques, mais mentaux, les contenus de la pensée (dhamma-dathu).

C’est le cinquième groupe (viññāṇa-kkhandha -voir ci-après §5) celui des consciences sensorielles, qui, associé à l'attention, connaît le contact entre l'organe matériel des sens et l’objet matériel ou mental spécifique à cet organe : la conscience qui apparait et disparait est donc appelée, selon l’objet, conscience visuelle, auditive, tactile, gustative, olfactive ou mentale. A ce stade il n’y a pas de reconnaissance de l’objet matériel ou mental lui-même : cette fonction est celle du troisième groupe (saññā-kkhandha -voir ci-après §3). Lorsque cette reconnaissance s’opère, alors le cinquième groupe, celui des consciences sensorielles, connaît cette reconnaissance (saññā) en tant qu’objet mental de la même façon qu’il avait connu l’objet matériel visuel lors du contact entre l’organe de la vue et l’objet visible, entre l’organe de l’ouïe et l‘objet audible, etc. Et il en va de même pour les sensations (vedanā-kkhandha) et les autres activités mentales (saṅkhāra-kkhandha).

 

2-Le groupe des trois types de sensations, vues comme objets d’appropriation (Vedanūpādānakkhandhā ou vedanā-kkhandha) :

La conscience d’un objet physique ou mental va déclencher une sensation agréable, désagréable ou d’indifférence : sensation corporelle agréable (sukkha), sensation corporelle douloureuse (dukkha), sensation mentale agréable -gaieté (somanassa), sensation mentale douloureuse -tristesse (domanassa), indifférence (adukkham-asukhā vedanā).

C’est la sensation qui conditionne l’apparition de la soif du désir (taṇhā).

Et c’est toujours le cinquième groupe (viññāṇa-kkhandha) qui connaît la sensation.

 

3-Le groupe des perceptions, vues comme objets d’appropriation (Saññūpādānakkhandhā ou saññā-kkhandha)

Ainsi qu’expliqué ci-dessus, c’est cette fonction de l’esprit qui reconnaît, nomme, identifie chaque objet matériel ou mental associé au cinquième groupe, celui de la conscience (viññaṇa-kkhandha).

Et c’est toujours ce dernier groupe (viññāṇa-kkhandha), qui connaît la perception.

 

4-Le groupe des formations mentales, vues comme objets d’appropriation (Saṅkhārūpādānakkhandhā ou saṅkhāra-kkhandha).  

Le quatrième groupe de saisie est formé de cinquante facteurs mentaux qui sont ou karmiquement neutres, ou nuisibles ou bénéfiques. Selon l'Abhidhamma, il y a cinquante-deux formations mentales (cetacika) comprenant les sensations (vedanā), les perceptions (saññā) et  les cinquante formations mentales (saṅkhāra). Parmi ces cinquante formations mentales on trouve l’attention, la confiance, la volonté, le sens moral, l’agilité, la souplesse, l’absence de colère, l’absence d’avidité, l’ignorance, la vanité, l’idée du soi, la paresse, l’envie etc. Voir le tableau des 52 formations mentales  de l'Abhidhamma.

Le désir se présente sous trois formes : le désir des sens (kamā-tanhā), le désir de devenir et d'existence éternelle après la mort du corps (bhava-tanhā), et le désir d'auto-annihilation lors de la mort du corps physique (vibhava-tanhā).

Lorsqu'une sensation plaisante apparaît, se produit alors une convoitise à son égard, créant un attachement (ūpādāna) qui va conditionner une action volontaire (cetanā ou kamma), génératrice de devenir et donc de future (re)naissance. Les cinquante facteurs mentaux comprennent les 6 volitions mentales ou actes volontaires du corps, de la parole et de l’esprit dirigées vers les objets associés à chacun des organes des sens. Elles se manifestent sous la forme, d’une part, d’actions bonnes ou favorables (kusala), car conditionnées par l’altruisme, la bienveillance ou le non-égarement, et, d’autre part, d’actions mauvaises ou défavorables (akusala), parce que conditionnées par la convoitise, la haine ou l’égarement. Les kamma favorables constituent des conditions, d'une part, pour des existences futures agréables et, d'autre part, pour l'accès aux plus hauts états de réalisation.

Les volitions sont donc elles-mêmes dukkha, ont dukkha pour origine et sont cause de dukkha. Car, favorables ou défavorables, les volitions ont pour origine première l’ignorance et plus particulièrement la vue fausse de la croyance en un moi, deux des cinquante formations mentales karmiques (cetacika), elles-mêmes dukkha.

Mais il ne peut y avoir d’acteur, seulement des actes, ni personne pour récolter les fruits des actes. Il y a seulement des phénomènes physiques et mentaux momentanés, naissant et mourant suivant les conditions créées par les kamma antérieurs, et qui sont dukkha, souffrance, mal-être, mécontentement. C’est ce qui est appelé renaissance et mort ou disparition. "Au sens absolu, les êtres n'ont qu'un très court laps de temps à vivre, la vie ne durant qu'aussi longtemps que dure un seul moment de conscience.../...Aussitôt que ce moment de conscience cesse, l'être cesse également". Visuddhi-Magga

Et c’est toujours le cinquième groupe (viññāṇa-kkhandha) qui connaît les activités mentales.

 

5-Le groupe des consciences, vues comme objets d’appropriation (Viññāṇūpādānakkhandhā ou viññāṇa-kkhandha).

Organe physique des sens + objet physique ou mental + attention = conscience.

Chaque conscience étant associée à un objet des 6 sens, il existe donc six formes de consciences sensorielles, selon l’objet associé à chacune d’elles : visuelle pour l’œil, les formes et les couleurs, auditive pour l’oreille et les sons, tactile pour le corps, les mouvements, la chaleur, la cohésion/fluidité et la dureté/solidité, gustative pour la langue et les goûts, olfactive pour le nez et les odeurs ou mentale pour l’esprit et chacune des 52 formations mentales.

Chaque conscience existe de façon très éphémère, son apparition étant soumise à des conditions matérielles et mentales ;  celles-ci une fois disparues, cette conscience disparaît, alors qu’une autre apparaît à son tour. "La conscience visuelle apparaît étant "conditionnée" par l’œil, l’objet visible, la lumière et l’attention. La conscience auditive apparaît étant "conditionnée" par l’oreille, l’objet audible, le passage de l’oreille et l’attention…/… La conscience mentale apparaît étant "conditionnée" par l’esprit subconscient (bhavaṅga-mano) l’objet de l’esprit et l’attention. » Visuddhi-Magga XV.

Le Bouddha donne une précision d’une extrême importance au sujet des caractéristiques de la conscience : "La conscience (visuelle) ne passe pas à l'oreille, etc. ... et ne devient pas conscience auditive, et ainsi de suite".

Ce qui signifie que le quintuple groupe, qu’il convient de comprendre comme un processus dynamique, produit des apparitions et disparitions de consciences, mais en aucun cas ne possède d’élément permanent appelé "une conscience" qui se transformerait sous l’influence des objets sensoriels du moment. Chaque phénomène physique et mental est produit par des conditions, qui, dans le cas d’une action volontaire  causée par l’ignorance, l’avidité ou la haine, produira lui-même dans le futur une cause pour l’apparition d’autres phénomènes.

Absence de permanence et répétition incessante de ruptures (anicca), absence de moi (anatta) et donc de "à moi", ignorance de cette réalité et donc apparition de dukkha: en appliquant le remède de l'Octuple Noble Sentier, nous dit le Bouddha, il est possible de réaliser l’Eveil à cette réalité afin de réaliser Nibbāna et ainsi mettre fin à dukkha.

 

* En 1957, le Mahāsi Sayādaw prononçait un discours à la radio birmane (Myanmar aujourd'hui). C'était le jour de la fête annuelle de la célébration du Premier Discours du Bouddha que celui-ci fit au "Parc des Gazelles" de Bénarès. Nous reproduisons ici la partie en pali dans laquelle le Bouddha expose sa définition de dukkha, suivie de sa traduction du birman en anglais de l'explication donnée par le Sayādaw (1). Précisons que le Mahāsi Sayādaw U Sobhana a dirigé le sixième concile de l'histoire du bouddhisme théravada qui s'est tenu à Rangoon (Yangon, au Myanmar anciennement la Birmanie) entre 1954 et 1956. Il fut aussi l'un des principaux maîtres à avoir relancé la pratique de la méthode de méditation Satipaṭṭhāna.

"Idam kho pana bhikkave dukkham ariyasaccam jatipi dukkha, jarapi dukkha byadhipa dukkha, maranampi dukkham, soka, parideva, dukkha, domanasa, upayasa, sambhavanti appiyehi sampayogo dukkho, piyehi Vappayogo dukkho yampiccham na labhati, tampi dukkham, sankhittena pancupadanakkhandha dukkha."

        "Now this, monks, is the noble truth about ill as may rightly be understood by the Ariyas:

        Birth is ill, decay is ill, sickness is ill, death is ill: likewise are sorrow and grief, woe, lamentation and despair. To be conjoined with things which we dislike: to be separated from things which we like. - that also is ill. Not to get what one wants, - that also is ill. In a word, this body, this five-fold mass which is the object of grasping and which is taken on the wrong view of 'I and mine', - that is ill."

(1) Ce passage de sutta est récité chaque matin dans les monastères théravadins.

Lien: http://www.myanmarnet.net/nibbana/mhsdmcka.htm

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

           

 
 
 

 

Rédigé par Christian Galliou

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